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17 novembre 2014 1 17 /11 /novembre /2014 18:25

Petits oiseaux est un roman de Yôko Ogawa paru aux éditions Actes Sud en septembre 2014 (269 pages, 21,80 €, ISBN 978-2-330-03438-2). Kotori (2012) est traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle.

 

Je remercie Oliver et Price Minister puisque j'ai reçu ce très beau roman dans le cadre de l'opération Les matchs de la rentrée littéraire 2014.

 

Je ne présente plus Yôko Ogawa car j'ai déjà lu La grossesse et L'annulaire.

 

Le monsieur aux petits oiseaux est mort… « Il vivait seul et son corps avait été découvert plusieurs jours après le décès. » (page 9).

Personne ne le connaissait vraiment… Qui contacter ?

Il y a longtemps, il s'occupait du poulailler et de la volière de l'école maternelle qui était auparavant un orphelinat.

Il avait découvert les oiseaux à l'âge de six ans grâce à son frère aîné.

Un frère aîné qui parlait dans une langue qu'il avait inventée, le pawpaw, et que personne ne comprenait à part les oiseaux et le petit frère.

« Quand ils avaient perdu leurs parents, son frère aîné avait vingt-neuf ans, lui vingt-deux. Depuis, ils avaient vécu seuls tous les deux. » (page 45).

Et pendant vingt-trois ans, les deux frères sont partis en voyage imaginaire, s'occupaient des oiseaux ou passaient leurs soirées en écoutant la radio.

« Tous les chants d'oiseaux sont des chants d'amour. » (page 65).

 

Le monsieur aux petits oiseaux est mort et, avec lui, c'est tout un monde qui disparaît. Une vie simple. Une époque de calme et de bonheur. Avec des choses immuables comme les sucettes de l'Aozora. Il y a beaucoup de douceur dans ce roman (l'auteur soigne ses personnages malgré la solitude qu'elle leur impose) mais aussi de la tristesse. Pourtant quel bonheur de lire ce beau roman poétique et de pouvoir s'approcher un peu de ces petits oiseaux !

« Les gens qui lisent des livres ne posent pas de questions superflues, ils sont paisibles… dit-elle sans lever les yeux. » (page 141).

Car dans Petits oiseaux, Yôko Ogawa écrit par petites touches, sensibles, délicates, et il n'y a pas le côté dérangeant de ses autres livres : je me suis laissée bercée par la vie de ses deux hommes qui ne laisseront qu'une petite trace comme deux petits oiseaux.

« […] tout le monde oubliant aussitôt son existence. » (page 215).

Un très beau roman assurément, et pour l'instant le plus beau que j'aie lu de Yôko Ogawa !

 

Une lecture pour les challenges 1 % de la rentrée littéraire 2014, ABC critiques 2014-2015 (lettre O), Animaux du monde, Écrivains japonais d'hier et aujourd'hui, Petit Bac 2014 (catégorie Animal) et Tour du monde en 8 ans (Japon).

 

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29 septembre 2014 1 29 /09 /septembre /2014 19:06

20 ans avec mon chat est un roman d'INABA Mayumi paru aux éditions Philippe Picquier en mars 2014 (198 pages, 17,50 €, ISBN 978-2-8097-0989-6). ミーのいない朝 Mii no inai asa (1999) est traduit du japonais par Élisabeth Suetsugu.

 

Inaba Mayumi (稲葉真弓) est née le 8 mars 1950 dans la préfecture d'Aichi. En faisant des recherches sur elle, j'ai découvert qu'elle est décédée le 30 août 2014 d'un cancer du pancréas (paix à son âme, elle est partie rejoindre Mî). Poète, romancière et nouvelliste, elle a reçu plusieurs prix dont le premier en 1966 pour un concours de poésie puis en 1973 pour son premier récit. Elle a utilisé le pseudonyme de KURATA Yuko fin des années 80-début des années 90 pour écrire de la Fantasy. Elle a aussi travaillé pour le cinéma dans les années 90-2000. Pour l'instant, son site officiel, http://inabamayumi.web.fc2.com/, est encore en ligne.

 

« Année 1977, dans l'été finissant. […] J'ai fait la rencontre d'un chat, ou plutôt d'une boule de poils, toute vaporeuse, comme une pelote de laine. C'était un chaton, un tout petit bébé chat. » (page 7).

La narratrice, originaire de Nagoya, travaille dans un bureau de décoration à Shinjuku à Tôkyô. Un soir, en rentrant du travail, elle entend, malgré le vent, de petits miaulements et découvre sur la grille d'un collège, près de la Tamagawa (c'est une rivière), un chaton blanc, noir et marron, une femelle. Son seul souvenir de chat lui vient de l'enfance : Shiro, le chat blanc de sa tante Tsune, mais elle prend le chaton avec elle et l'appelle Mî car ses miaulements font « mii mii ».

C'est le début d'un grand changement dans sa vie ! Le lait, les sardines et la bonite, le choix du nom, les premiers jeux, les balades dans le jardin de la maison de Fuchû, le déménagement dans la maison de Kokubunji, les matous qui séduisent Mî, le départ de son mari à Ôsaka pour son travail… Mais la vie continue, avec bonheur, car Mî est là.

« Comme elle semblait heureuse, parfaitement détendue ! Moi, je passais un chiffon sur les traces de pas qu'elle avait laissées dans le couloir et je regardais sans me lasser le chat endormi, roulé en boule, comme si la queue et la tête étaient nouées. » (page 46).

La jeune femme – qui n'avait jamais pris de photos – achète un appareil.

« Les jours de congé, je passais mon temps à prendre des photos de Mî. Dans son sommeil, l'oreille dressée, immobile sur le mur, dégringolant d'une branche de pêcher qu'elle venait à peine de réussir à escalader, sautant doucement sur ma table et me regardant, la joue pressée sur l'abat-jour tiède… Mon appareil photo était devenu un instrument à découper le temps de ma vie qui s'écoulait, le seul instrument au monde. Les heures sereines passées avec Mî. » (page 70).

Plus tard, l'auteur déménagera avec Mî dans un immeuble de Shinagawa, près de la rivière Meguro, dans un petit appartement au 4e étage (qu'elle achètera pour pouvoir garder la chatte avec elle) mais la vie ne sera plus pareille car il n'y aura plus de véranda, plus de jardin, plus d'arbres...

« En montant dans le camion qui attendait dans la cour du sanctuaire, je n'ai pu m'empêcher de jeter un coup d'œil dans le jardin. Ce grand jardin que Mî aimait tant, où elle avait joué, où nous avions pris ensemble des bains de soleil, ce jardin où fleurissait un pêcher. » (page 100).

 

20 ans avec mon chat, c'est une vie de chat bien remplie mais aussi une vie de femme, de couple (pour un certain temps), d'écrivain et de Tokyoïtes ! Car ce n'est pas facile de trouver dans la capitale japonaise un appartement – et encore moins une maison – dont le propriétaire accepte un animal mais l'auteur refusera toujours de se séparer de Mî : elle est pour elle un trésor, un alter-ego, l'amour de sa vie !

« Je ressentais bien plus que par le passé une intimité avec cette chatte que ma main connaissait si bien à présent, elle qui s'abandonnait contre moi, moi qui m'abandonnais contre elle, j'avais l'impression qu'un courant passait entre nous comme un échange mystérieux. » (page 158).

Mayumi Inaba deviendra écrivain, un peu sans s'en rendre compte, un peu grâce à Mî.

« Écrire… C'était pour moi le moment le plus précieux. » (page 43) et « Sans que je m'en aperçoive, j'avais fini par devenir écrivain. » (page 161).

« […] après que mon mari s'était endormi, j'allumais la lampe de mon bureau et je restais des heures devant le papier. Alors, un autre monde naissait, ailleurs que celui de la vie de tous les jours, et il me semblait que les mots détenaient un pouvoir illimité. » (page 44).

Oui, les mots détiennent un pouvoir illimité et ce récit autobiographique tellement beau le prouve ! Il est plein de douceur, de joies, de jeux, de balades et de tendresse. Il permet de découvrir Tôkyô et la vie tokyoïte sur plusieurs décennies. Il est aussi, vers la fin (chapitres 4 et 5), plein de douleurs et de tristesse et, même si je savais ce qui devait arriver au bout des vingt ans, j'ai terminé ce livre en larmes !

Est-ce que l'auteur a eu un autre chat après la mort de Mî (été 1997) ? Elle ne le dit pas… Ou peut-être dans un autre livre ? Je vais en tout cas suivre les parutions concernant Mayumi Inaba car c'est son premier livre traduit en français mais elle en a écrit de nombreux autres et a reçu plusieurs prix (Kawabata Yasunari, Tanizaki, MEXT Award for Arts…).

Vous aimez le Japon ? Ce livre est pour vous ! Vous aimez les chats ? Ce livre est pour vous ! Vous aimez les récits de vie vraiment bien écrits ? Ce livre est pour vous ! Et pour finir, je veux remercier mon chéri qui m'a offert ce livre, il sait ce que j'aime.

 

Il est possible de lire les 58 premières pages sur le site de l'éditeur en pdf.

 

Une lecture pour les challenges Animaux du monde, Arche de Noé et Totem pour le chat ; 1 mois, 1 plume (découverte d'un auteur), Écrivains japonais d'hier et d'aujourd'hui, Le mélange des genres (autobiographie et témoignage), Petit Bac 2014 (j'aurais pu le mettre dans la catégorie Animal mais je vais le mettre dans la catégorie Moment / temps qu'il est plus difficile d'honorer), Rentrée littéraire d'hiver 2014 (parution le 6 mars) et Tour du monde en 8 ans (Japon).

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27 décembre 2013 5 27 /12 /décembre /2013 15:02

Un spécimen transparent et Voyage vers les étoiles sont deux récits d'Akira Yoshimura parus aux éditions Actes Sud en octobre 2006 (151 pages, 16,30 €, ISBN 978-2-7427-6296-5). Tomei hyobon et Hoshi he no tabi sont traduits du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle.

 

Akira Yoshimura : je vous laisse consulter sa biographie et sa bibliographie sur ma précédente note de lecture, Le convoi de l'eau.

 

Un spécimen transparent Tomei hyobon (pages 9 à 88).

Le matin, dans le bus qui l'emmène au travail, Kenshiro Mitsuoka a l'habitude de s'asseoir à côté de jeunes femmes maigres parce qu'il essaie de les frôler et de sentir leurs os.

« La beauté ou la laideur de leur visage n'entrait pas en considération. Son seul but était la forme des os qu'il sentait pointer à travers les vêtements. » (page 12).

Souvent, il est déçu, mais là, à plus de 60 ans, c'est enfin l'extase. Il se rend ensuite au laboratoire de recherches de l'hôpital universitaire où, depuis 40 ans, il désarticule les cadavres au scalpel pour fabriquer des échantillons osseux.

« […] pour lui, les os devaient survivre à la disparition des chairs. » (page 43).

Depuis trois mois, il forme un jeune assistant, Kamo, au travail des cuves à cadavres.

Deux ans auparavant, Kenshiro a épousé Tokiko qui a une fille étudiante, Yoriko. Mais Tokiko ne lui a pas dit qu'elle était malade et il ne souhaite pas que les deux femmes découvrent qu'il fait des expériences chez lui sur des os d'animaux pour les rendre transparents.

Je ne vous dit pas ce qui a poussé Kenshiro Mitsuoka à faire ce travail et à expérimenter sur les os, il vous faudra le découvrir par vous-mêmes en lisant ce livre. Mais, pour lui, ce n'est pas une obsession ou une perversité, c'est sa vie tout simplement.

Un spécimen transparent est aussi surprenant que Le faste des morts, de Kenzaburô Oé lu en juin, mais je l'ai trouvé plus sensible et... moins clinique ! Sûrement parce que le style de Yoshimura est plus poétique, plus envoûtant. Du coup, ce récit m'a plus convaincue que Le faste des morts mais j'ai quand même été moins emballée que pour Le convoi de l'eau et j'espère que Voyage vers les étoiles me plaira plus.

 

Voyage vers les étoiles (星への旅 Hoshi he no tabi ) (pages 89 à 151) : Prix Osamu Dazai 1966.

Un camion a quitté Tokyo pour le littoral du nord du pays. À son bord, Keichi et des compagnons de route qu'il connaît depuis trois mois seulement. Se sont joints à eux trois inconnus, un homme et deux jeunes femmes, qui ont promis de partager les frais et de descendre en route. Après que le camion ait traversé un pont, l'homme descend et se jette sous un train.

Keishi suivait des cours dans une école préparatoire pour entrer à l'université mais, après avoir raté les examens, il a été pris d'une grande lassitude.

« À partir de cet instant, sa perception du monde avait changé du tout au tout. Les gens et la ville, tout s'était transformé en choses inorganiques aux couleurs passées, tandis que s'incrustait en lui un sentiment d'impuissance insurmontable, comme s'il n'avait rien à faire dans ce paysage […]. » (page 108).

Ses compagnons ne supportent plus leur vie, la société, la surconsommation et il sont donc tous partis avec une idée bien précise.

« Étaient-ils partis à la recherche d'un endroit pour en finir avec la vie ? » (page 127).

Un voyage vers les étoiles...

Eh bien, j'ai mis du temps à lire cette nouvelle après Un spécimen transparent et me voici à la fois perplexe et à la fois enthousiasmée par le récit. Yoshimura a un beau style, joliment poétique, mais il a une fascination morbide pour la mort ! Les personnages sont nostalgiques... D'une autre vie qu'ils n'auront pas ? D'une vie qu'ils ne veulent pas vivre ? Ils symbolisent en fait la jeunesse qui n'a plus goût à rien et qui n'a aucun espoir à par étudier puis travailler. C'est bien triste mais sûrement tellement réel, peut-être même encore plus maintenant qu'à l'époque où ce texte a été écrit !

 

Assurément Akira Yoshimura est un écrivain à découvrir et je vais encore lire d'autres titres de lui mais il demande de l'attention et quelques connaissances du Japon.

 

Pour les challenges

Écrivains japonais et

Des livres et des îles (Japon).

 

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16 décembre 2013 1 16 /12 /décembre /2013 00:32

Le livre du thé est un essai de Kakuzô Okakura paru aux éditions Synchronique en septembre 2013 (167 pages, 12,90 €, ISBN 978-2-917738-16-0). The book of tea (1906) est traduit de l'anglais par Aurélien Clause.

 

Je remercie Héloïse et Synchronique éditions de m'avoir envoyé ce livre après ma lecture de Gilgamesh, de Stephen Mitchell.

 

Kakuzô Okakura (岡倉天心) naquit le 14 février 1862 à Yokohama (Japon). Son père était un samouraï de haut rang. Enfant, il étudia les classiques de la littérature chinoise dans un temple bouddhiste. Il a huit ans lorsque les bateaux du commodore Perry arrivent dans la baie de Tokyo, ouvrant le Japon fermé depuis plus de deux siècles. Il étudia les langues et la culture occidentales dès 1877. Il devint cofondateur de la première Académie des Beaux-Arts à Tokyo et en devint l'administrateur en 1890 avant de créer l'Institut des Beaux-Arts du Japon en 1998. En 1904, il se rendit aux États-Unis et fut nommé conservateur du Département des Arts chinois et japonais du Musée des Beaux-Arts de Boston. Il défendit le patrimoine culturel et artistique japonais (à cette époque menacé) et écrivit plusieurs livres en anglais pour relier Orient et Occident. Il mourut le 2 septembre 1913.

 

The book of tea est originellement paru en 1906 à Boston (États-Unis), directement en anglais : ce texte était alors « destiné au cercle restreint des érudits du Boston du début du XXe siècle » mais « a touché en vagues concentriques un public toujours plus vaste » (préface de l'éditeur, page 7) et il permet, depuis plus d'un siècle, de découvrir l'art du thé et la culture japonaise. Ce livre, précédemment publié aux éditions Philippe Picquier (en 1996 et 2006), est réédité ici dans une nouvelle traduction à l'occasion du centième anniversaire de la mort de Kakuzô Okakura.

 

Si j'ai été surprise par le petit format du livre quand je l'ai reçu, j'ai vite été séduite par ce très joli livre-carnet qu'il est possible d'emmener partout et par l'élastique vert qui symbolise le thé vert et peut servir de marque-page.

Quant au contenu, il est tout bonnement une mine pour qui aime le thé et/ou le Japon !

Okakura écrit avec délicatesse et raffinement cette fameuse Voie du thé, cha-no-yu, issue du rituel zen, qui « consiste simplement à ramasser du bois, à faire bouillir de l'eau et à boire du thé, rien de plus » selon le grand maître de thé Sen no Rikyû (page 8).

Je vous rassure, je ne vais pas ramasser de bois et je ne fais pas bouillir l'eau pour préparer mes thés verts, qu'ils soient japonais, coréens ou chinois !

 

Vous apprendrez donc que le thé fut une médecine avant d'être une philosophie, un art et une boisson, qu'il a suivi une évolution et qu'il y a plusieurs courants et écoles de thé, reliés au Zen (Japon) et au Tao (Chine, d'où le thé est originaire), qu'il existe des classiques du thé comme le Tcha-king (en 3 volumes !) du poète Lou Yu qui a formulé le Code du thé ainsi que des Chambres de thé, suki-ya, et des maîtres du thé.

Qu'est-ce que le thé, comment le cultive-t-on et le récolte-t-on, commet sélectionne-t-on les feuilles, quels ustensiles utilise-t-on (Lou Yu en décrit vingt-quatre !) pour sa préparation et comment le prépare-t-on ? Si vous souhaitez connaître la réponse à une ou plusieurs de ces questions fondamentales, ce livre est fait pour vous !

Et Okakura parle aussi de spiritualité, d'histoire, d'architecture, d'art, de contes, et même de fleurs et de danse !, ce qui montre bien que le thé, c'est bien plus que du thé !

De plus, cet essai est abondamment illustré avec des estampes du célèbre Katsushika Hokusai (1760-1849), de pures merveilles.

 

J'ai noté quelques beaux extraits pour les partager avec vous.

 

Sur le taoïsme

« La vigueur d'une idée ne réside pas moins dans son aptitude à s'imposer dans la pensée de son temps que dans sa capacité à dominer les mouvements ultérieurs. » (page 60).

« Pour le taoïste, celui qui se rend maître de l'art de la vie est l'Homme Véritable. » (page 67) et un peu plus loin, « Pour lui [le taoïste], les trois joyaux de la vie sont la Compassion, la Simplicité et la Modestie » (page 68).

 

Sur le zen

« Le zen, comme le taoïsme, est le culte du Relatif. Un maître le définit comme l'art de discerner l'étoile polaire dans l'hémisphère sud. La vérité ne peut être atteinte que par la compréhension des contraires. […] Rien n'est réel, si ce n'est ce qui touche au fonctionnement de notre esprit. » (page 70) et cette histoire :

« Houei-neng, le sixième patriarche, vit un jour deux moines qui observaient le drapeau d'une pagode flotter au vent.

L'un déclara :

– C'est le vent qui bouge.

L'autre :

– C'est le drapeau qui bouge.

Houei-neng leur expliqua alors que le mouvement réel n'était ni celui du vent ni celui du drapeau mais provenait de leur propre esprit. » (pages 70-71).

J'adore ! Vous savez pourquoi ? Parce que les trois ont raison !

 

Sur l'histoire

« Riche d'anecdotes, d'allégories et d'aphorismes, l'histoire serait sans valeur si elle n'était pas édifiante et divertissante. » (page 61) : clin d'œil à mon ami F., historien et écrivain à ses heures pas perdues.

 

Sur l'art

« […] l'art n'a de valeur que dans la mesure où il nous parle. Il est un langage universel seulement si notre sensibilité l'est également. » (page 118).

Et ce passage superbe : « Artistes qui luttent, âmes lasses tapies dans l'ombre d'un froid dédain ! Quelle inspiration peut leur offrir notre siècle égocentrique ? Le passé peut bien regarder avec pitié la pauvreté de notre civilisation ; le futur rira de la stérilité de notre art. Nous détruisons l'art en détruisant le Beau au cœur de la vie. Si seulement quelque sorcier pouvait, dans le tronc de notre civilisation, sculpter une harpe dont les cordes résonneraient sous les doigts d'un génie ! » (page 123).

 

Mais revenons au thé !

« Grande fut l'ingéniosité des maîtres de thé lorsqu'ils produisirent ces effets de sérénité et de pureté. » (page 85).

« Ainsi, dans la chambre de thé, on suggère la fugacité de l'existence par le toit de chaume, la fragilité par les minces piliers, la légèreté par la structure de bambous et l'insouciance apparente par l'usage de matériaux familiers. L'éternel ne se trouve que dans l'esprit qui, incarné dans la simplicité du décor, l'embellit de la subtile lumière de son raffinement. » (page 94).

 

Le livre du thé est comme un livre-bonheur qui apporte une lecture enrichissante et édifiante et qui, je l'espère, vous amènera à découvrir le thé – si ce n'est déjà fait – et à élever votre esprit, loin du tumulte ambiant. Mais je vous souhaite quand même de passer de belles fêtes, calmes et sereines, et pourquoi pas de rajouter ce petit livre au pied du sapin ?

 

Pour les challenges 1 % de la rentrée littéraire 2013 (essai), L'art dans tous ses états (art du thé et estampes), Beaux livres (malgré sa petite taille !), Des livres et des îles (Japon), Écrivains japonais, Petit Bac 2013 (catégorie Aliment/boisson) et Un classique par mois (première parution en 1906).

 

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26 novembre 2013 2 26 /11 /novembre /2013 11:52

Les années douces est un roman de Hiromi Kawakami paru aux éditions Philippe Picquier en mars 2003 (229 pages, 19 €, ISBN 978-2-87730-646-1). Sensei no kaban (センセイの鞄, 2000) est traduit du japonais par Élisabeth Suetsugu.

 

Hiromi Kawakami est née le 1er avril 1958 à Tokyo. Elle a étudié à l'Université pour femmes d'Ochanomizu. Sa première nouvelle, Kamisama (Dieu), fut publiée en 1994 et elle reçut le prix Akutagawa pour Hebi wo fumu (Marcher sur un serpent) en 1996. Quant à Sensei no kaban (La sacoche du professeur), il reçut le prix Tanizaki en 2000.

Du même auteur : Abandons chez Actes Sud en 2003 ; et chez Philippe Picquier : Cette lumière qui vient de la mer (2005), La brocante Nakano (2007), Manazuru (2009), Le temps qui va, le temps qui vient (2011) et Les dix amours de Nishino (2013).

 

Omachi Tsukiko, une célibataire de bientôt 38 ans, rencontre dans un bar-restaurant (genre izakaya) Matsumoto Harutsuna qui fut son professeur de japonais au lycée.

« Votre visage n'a pas changé, vous savez.

– Vous non plus, vous n'avez pas changé ! » (page 7).

Le veuf – qui a presque le double d'âge de Tsukiko – cite Sei Shonagon, Irako Seihaku, Bashô, Uchida Hyakken mais Tsukiko n'était pas très assidue aux cours de japonais...

De toute façon « à l'école, on n'apprend jamais les choses vraiment importantes ! dit-il en riant. » (page 54).

Ils ne se donnent pas vraiment rendez-vous, ils se retrouvent là, c'est tout. Repas, beuveries (saké), promenade au marché, dispute à cause des Giants (base-ball), ramassage de champignons avec le patron du bar, souvenirs...

« J'étais persuadée au fond de moi que je n'étais pas faite pour connaître l'amour. » (page 77).

Un jour, Tsukiko revoit un ancien camarade de lycée, Kojima Takashi, qui est divorcé et va lui faire la cour.

 

Chaque chapitre raconte avec tendresse et pudeur un moment, une histoire, un souvenir, et c'est agréable à lire, c'est doux, délicat, assez poétique, presque mignon mais c'est comme s'il n'y avait pas de lien entre ces chapitres ! Du coup, le récit semble décousu... Mais, dans les derniers chapitres, à partir de leur voyage sur l'île, j'ai trouvé leur histoire plus intéressante et continue.

« Nous étions graves. Nous l'étions toujours. Même quand nous plaisantions. » (page 224).

 

J'ai lu Hiromi Kawakami pour le challenge Écrivains japonais et je mets aussi ce roman dans le challenge Des livres et des îles (Japon ; ils vont sur une île mais il n'y a pas de nom).

 

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30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 04:15

L'île de Tôkyô est un roman de Natsuo Kirino paru aux éditions du Seuil en avril 2013 (282 pages, 22,50 €, ISBN 978-2-02-103471-4). Tôkyô-jima (東京島, 2008) est traduit du japonais par Claude Martin.

 

Natsuo Kirino est née le 7 octobre 1951 à Kanazawa (préfecture d'Ishikawa, Japon). Elle est auteur de romans policiers parus en France aux éditions du Rocher (Disparitions en 2002) puis aux éditions du Seuil (Out, 2006, Monstrueux, 2010, Le vrai monde, 2010, Intrusion, 2011 et L'île de Tôkyô, 2013). Elle a reçu de nombreux prix littéraires.

Plus d'infos sur http://www.kirino-natsuo.com/ en japonais et en anglais.

J'ai déjà lu Intrusion en 2011 et il m'avait déroutée ; je dois maintenant relire cette romancière pour le challenge Écrivains japonais d'Adalana et il faut que je me dépêche avant la fin du mois d'octobre !

 

Après le naufrage de leur voilier, il y a cinq ans, Kiyoko et son mari, Takashi, ont nagé jusqu'à une île et n'ont pas pu en repartir.

L'île, « d'environ sept kilomètres de long sur quatre de large » n'abrite pas d'animaux dangereux et délivre à volonté bananes, taros et noix de coco. « À part qu'elle était inhabitée et que les secours n'arrivaient pas, on pouvait dire que c'était un paradis. » (page 11).

Trois mois après leur arrivée, un bateau de vingt-trois jeunes hommes s'est écrasé sur l'île. Ce sont eux qui ont baptisé l'île Tôkyô et donné, par nostalgie, par désespoir, des noms de lieux existants au Japon.

Puis, un autre bateau a abandonné onze Chinois, des clandestins.

Mais sur une des plages à l'est, il y a plusieurs dizaines de bidons d'aluminium scellés de couvercles jaunes et les Japonais pensent que ce sont des déchets radioactifs...

Après l'arrivée des Chinois, les Japonais qui n'ont « guère envie de nouer des relations avec des étrangers » (page 14) décident de vivre dans la partie ouest de l'île qu'ils appellent Tôkyô et les Chinois vivront dans la partie est que les Japonais appellent Hongkong et où se trouvent les bidons de la plage de Tôkaimura.

Les Chinois, eux, appellent l'île Tan (l'œuf). Ils sont menés par Yang (35 ans), ils sont triviaux, nus, sales et malodorants mais ils se débrouillent bien mieux pour leur survie que les Japonais. Par exemple, ils font se reproduire les lézards et les souris avant de les manger pour avoir continuellement une source de protéine, ils conservent les poissons en les faisant sécher et ils ont même trouvé des condiments (ail, piment sauvage) et fabriqué du sel !

« Une odeur appétissante s'élevait toujours de Hongkong, où une ambiance paisible faisait douter d'être sur une île déserte. » (page 15).

Mais après que les hommes de Hongkong aient construit des outils avec le métal des bidons et deux barques avec les arbres de l'île, Kiyoko accepte de partir avec eux.

« Horizon marin à perte de vue. Pas l'ombre d'une terre. C'était bien d'avoir quitté l'île, mais que comptaient-ils faire maintenant ? » (page 41).

 

Il est intéressant de voir comment les deux populations évoluent : « Tandis que Hongkong, par crainte de la pénurie de ressources, développait la productivité, Tôkyô s'intéressait à la culture. » (page 17).

Quant à Kiyoko, unique femme de l'île, encore désirable à 46 ans, elle est convoitée par tous les hommes et a plusieurs amants et maris après la chute mystérieuse de Takashi du haut de la falaise. Comment est-elle vraiment considérée par les hommes ? N'a-t-elle que son corps à offrir ? En tout cas, ses compatriotes japonais ne lui pardonneront pas sa trahison mais se dérideront à l'annonce de sa grossesse, tout un symbole proche de l'île-mère, l'île nourricière.

En 2008, L'île de Tôkyô, roman fascinant de l'âme humaine, du dépouillement et de la déchéance qui m'a autant déroutée qu'Intrusion, a obtenu le prix Junichirô Tanizaki.

 

Deux phrases qui m'ont interpellée.

« J'ai bien compris que, sans la civilisation, le cerveau humain régresse et retourne à l'état sauvage. » (page 74, journal de Takashi).

« Ça fait peur les choses qui déterminent toute une existence. » (page 207).

 

J'ai lu qu'un film de Shinozaki Makoto avait été adapté de ce roman en 2010. Je ne l'ai pas vu mais en voici l'affiche et la bande annonce. Et je peux vous dire que cela ne correspond pas à l'ambiance du roman ! L'actrice est trop jeune, trop sexy. Les acteurs sont trop propres et bien habillés. L'île est trop luxuriante. Et où sont les bidons de déchets ?

Une lecture pour les challenges Écrivains japonaisPetit Bac 2013 (catégorie Lieu) et bien sûr Des livres et des îles (île déserte apparemment au large des Philippines).

 

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26 septembre 2013 4 26 /09 /septembre /2013 03:06

L'ange en décomposition est un roman de Yukio Mishima paru en 1970.

Je l'ai lu dans La mer de la fertilité, recueil de quatre romans publiés aux éditions Quarto Gallimard (1204 pages, 24,50 €, ISBN 2-07-076843-0, édition préfacée par Marguerite Yourcenar) et je remercie B. de m'avoir offert cette intégrale il y a quelques années (elle attendait son heure dans ma bibliothèque !).

Tennin gosui (天人五衰) a été traduit du japonais par Tanguy Kenec'hdu en 1980.

 

Yukio Mishima (三島 由紀夫), de son vrai nom Kimitake Hiraoka (平岡 公威), naît le 14 janvier 1925 à Tokyo (Japon). Il commence à écrire à l'âge de 12 ans et sort diplômé en Droit allemand de l'Université de Tokyo en 1947 mais il abandonne une carrière au Ministère des finances pour l'écriture. Il rencontre Yasunari Kawabata et fréquente les auteurs de la revue Littérature moderne. Son premier roman, Tôzoku (盗賊), paraît en 1948. Suivent d'autres romans et nouvelles. Bien qu'étant de santé fragile, il pratique le kendo. Entre 1965 et 1970, il écrit le cycle de La mer de la fertilité (Hôjô no umi 豊饒の海) : Neige de printemps (Haru no yuki 春の雪 1965-1967), Chevaux échappés (Honba 奔馬 1969), Le temple de l'aube (Hakatsuki no tera 暁の寺 1970) et L'ange en décomposition (Tennin gosui 天人五衰 1970). Puis, ayant achevé son œuvre, il se suicide (seppuku) le 25 novembre 1970.

 

Samedi 2 mai 1970, en début d'après-midi. Toru Yasunaga observe la mer de Suruga, dans la péninsule d'Ise : les bateaux, les oiseaux, les vagues, la marée, le soleil qui se cache derrière les nuages, la brume. « L'horizon ressemblait à un cerceau d'acier bleu-noir parfaitement adapté à la mer. » (page 1003). Il attend le cargo Tenro-Maru qui, en provenance de Yokohama, doit accoster à seize heures au quai de Hinode.

Shigekuni Honda, veuf depuis la mort de son épouse, Rie, voyage seul mais, à soixante-seize ans, il préfère les randonnées accessibles. Après une balade au mont Fuji et une visite à l'ange dans la forêt de Mio, il s'arrête sur la grève de Komagoe mais il est choqué par les détritus entassés. « Les rebuts de l'existence y dégringolaient pour se heurter à l'infini. La mer, un infini jamais rencontré auparavant. Les rebuts, pareils à l'homme, incapables de rencontrer leur fin sinon de la façon la plus laide et la plus sale. » (page 1006). Un peu plus loin, sur la plage, il s'approche d'une bâtisse en ciment : le poste de signalisation de Teikoku. C'est dans ce bâtiment que travaille Toru Yasunaga, orphelin, « un garçon de seize ans tout à fait convaincu qu'il n'appartenait pas à ce monde. » (page 1012).

Dans la soirée, une jeune femme de vingt-deux ans, Kinue, rend visite à Toru et lui offre une boîte de chocolats. Kinue, fille d'un très riche propriétaire terrien, est gentille mais laide. « C'était une laideur que nul ne pouvait manquer d'apercevoir. Elle défiait la comparaison avec une laideur médiocre qui, à certaines conditions de temps et de lieu, peut passer pour un genre de beauté, ou une laideur qui révèle la beauté de l'esprit. C'était là une laideur pure et simple qu'on ne pouvait décrire comme rien d'autre. C'était un don du ciel, une laideur parfaite, refusée à la plupart des filles. » (page 1015). Pourtant Kinue, après une déception amoureuse et une dépression, vit dans l'illusion d'être la plus belle personne au monde et reproche aux hommes d'avoir des désirs méprisables, d'être des animaux.

Mais Toru ne peut plus écouter Kinue car un autre cargo, le Nitcho-Maru, arrive dans la baie avec la nuit. Au même moment, dans sa maison de Hongo, Shigekuni Honda rêve d'anges : les rêves de Honda sont « lumineux et scintillants, bien plus remplis du bonheur de vivre que la vie elle-même. » (page 1054).

 

Ma phrase préférée

« À chaque instant, quelque chose se passe, […]. C'est seulement que nul n'y prend garde. Trop accoutumés que nous sommes à l'absurdité de l'existence. » (page 1005).

 

Quel bonheur de lire Mishima ! Ce livre a trop attendu sur mes étagères ! C'est tout simplement beau. L'écriture de Mishima est fluide, ample, subtile et empreinte de sagesse. L'auteur parle de la vie, du vide de la vie, de la jeunesse, de la vieillesse, de la mémoire, de la mort, de la réincarnation et le lecteur s'approche de l'illumination (satori). Bon, je n'ai pas lu La mer de la fertilité dans l'ordre puisque L'ange en décomposition est le 4e tome du cycle. Et cette tétralogie suit Shigekuni Honda donc il faudra que je lise l'intégralité dans l'ordre chronologique pour tout appréhender (apparemment Shigekuni Honda a vécu une belle amitié avec un jeune homme noble, Matsugae Kiyoaki, et il pense que Toru Yasunaga en est la réincarnation). À l'heure où je publie cet article, je n'ai pas tout à fait terminé ce roman mais ce n'est pas important car mon opinion est faite, je suis conquise et je lirai à nouveau Yukio Mishima !

 

Une très belle lecture pour les challenges Écrivains japonais et Des livres et des îles (Japon).

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30 août 2013 5 30 /08 /août /2013 03:45

Le convoi de l'eau est un roman d'Akira Yoshimura paru aux éditions Actes Sud en janvier 2009 (176 pages, 16,30 €, ISBN 978-2-7427-7150-9). Je l'ai lu dans la collection poche Babel paru en mai 2011 (174 pages, 6,50 €, ISBN978-2-7427-9777-6). Mizu no sôretsu (水の葬列 1976) est traduit du japonais par Yutaka Makino.

 

Akira Yoshimura (昭 吉村) est né le 1er mai 1927 à Tokyo (Japon). Il est auteur de plusieurs romans et a reçu de nombreux prix littéraires. Son épouse, Setsuko Tsumura (津村 節子), est également auteur. Il est mort le 31 juillet 2006 (il avait un cancer du pancréas).

 

Dans une vallée encore inexplorée, un hameau de grandes maisons est découvert après le crash d'un bombardier américain durant la deuxième guerre mondiale. Les habitants de ce village sont-ils des descendants de bannis qui vivraient là depuis plus de 300 ans ?

Mais le site de la rivière K. est idéal pour installer des barrages d'exploitation de l'électricité et les travaux du quatrième barrage, le K4, vont commencer.

Pour cela treize ingénieurs et soixante ouvriers sont envoyés à travers cette vallée méconnue, encordés pour éviter un accident.

Le narrateur, qui vient de passer quatre ans en prison, s'est fait embauché parmi ces ouvriers.

Les habitants du hameau vivent différemment, ils ont des traditions, des lois et ne souhaitent pas avoir de contacts avec les hommes du chantier. Que vont-ils faire lorsqu'ils seront expropriés, que feront-ils de l'argent reçu en échange et où iront-ils ?

Plus le narrateur les observe, plus il se sent proche d'eux.

 

« Au fur et à mesure que nous descendions le chemin qui serpentait, le torrent manifestait sa présence dans un murmure qui montait discrètement du ravin entre les arbres dressés à flanc de montagne, tandis que les maisons du hameau apparaissaient enfin dans leur totalité. » (page 14).

« On en fait jamais de manière face à la mort d'un homme sur un chantier. On se contente simplement des formalités indispensables. Se faire écraser par un convoi est fréquent, mais dès que le corps est dégagé, le convoi repart précipitamment sur ses rails et disparaît au fond de la galerie toujours éclaboussée de sang. C'est dire si la conduite des travaux ne tolère aucun arrêt en quelque endroit que ce soit. » (page 26).

« Et même si j'approchais de la quarantaine, j'avais senti le froid me gagner à l'idée que cette cruauté était peut-être restée tout ce temps au fond de moi, formant un noyau dur. » (page 40).

« On leur donnerait une forte somme d'argent pour quitter les lieux. Mais le drame en réalité prenait sa source dans cette indemnité. » (pages 110-111).

« Puissiez-vous vivre des jours paisibles. » (page 130).

 

En lisant ci-dessus les extraits de ce magnifique roman, vous avez peut-être visualisé l'évolution non seulement du récit mais aussi du narrateur. Dans un style sombre et précis, l'auteur décrit avec précision et fluidité la vallée vue d'en haut, le village minuscule en bas au loin, le groupe dans lequel tous (ingénieurs et ouvriers) sont liés (par une corde), la fatigue à cause de la difficile descente et des campements rustiques sur plusieurs jours, le danger continuel (la nature et le chantier), le hameau et la découverte (de loin) de ses habitants, le démarrage des travaux, un accident, un peu de bonheur (une source chaude) avec toujours en toile de fonds la vallée, la nature, l'eau, les arbres, la symbiose entre les habitants et le milieu dans lequel ils se sont confondus.

J'ai lu une interview de sa veuve qui explique qu'il partait seul, dans des endroits reculés, pour observer, s'imprégner de la magie des lieux et pouvoir la retranscrire dans ses romans. Eh bien, c'est vraiment réussi ! C'est même la perfection !

Et puis il y a l'introspection du narrateur (je ne vous dirai pas ce qu'il a vécu et pourquoi il a été en prison, je vous laisse le découvrir), et c'est parce qu'il a vécu cette introspection qu'il peut enfin tourner son regard vers les autres : pas en direction des ouvriers du chantier, non, ils sont trop proches de son passé, de la ville, de sa vie d'avant, non, en direction des habitants du hameau, et il va les épier, les comprendre, les aimer même.

En lisant ce court roman, la mélancolie s'est emparée de moi : d'abord, ce que je lisais était beau, ensuite, ce que j'imaginais n'existait plus, englouti par les eaux, comme dans un mini-déluge. Je crois qu'il existe une mélancolie de l'eau, je n'explique pas trop pourquoi, sûrement parce qu'elle est indispensable, elle est la vie, elle est la mort...

 

Akira Yoshimura était un auteur que je ne connaissais pas et que j'ai découvert grâce à des participants du Dragon 2012 (les liens vers leurs notes de lectures ici). En fait, je le connaissais de nom car le film L'anguille (うなぎ Unagi) réalisé par Shôhei Imamura (今村 昌平) est inspiré de son roman Liberté conditionnelle (仮釈放).

J'ai enfin lu Akira Yoshimura pour le challenge d'Adalana, Écrivains japonais, et je suis très enthousiaste. Je vais lire d'autres titres de lui, c'est sûr et certain !

 

Du même auteur

1990, Philippe Picquier : Les drapeaux de Portsmouth (ポーツマスの旗 Pôtsumasu no hata)

2001, Actes Sud : Liberté conditionnelle (仮釈放 Karishakuhô)

2002, Actes Sud : La jeune fille suppliciée sur une étagère (少女架刑 Shôjo kakei)

2004, Actes Sud : La guerre des jours lointains (遠い日の戦争 Tôi hi no sensô)

2004, Actes Sud-Babel : Naufrages (破船 Hasen)

2006, Actes Sud : Voyage vers les étoiles (星への旅 Hoshi he no tabi) précédé de Un spécimen transparent (とめいひょぼん Tomei hyobon)

2009, Actes Sud : Le convoi de l'eau (水の葬列, Mizu no sôretsu)

2010, Actes Sud : Le grand tremblement de terre du Kantô (関東大震災 Kantôdaishinsai)

2012, Actes Sud : L'arc-en-ciel blanc (白い虹 Shiroi niji)

 

Je mets cette lecture dans les challenges ABC 2012-2013 (lettre Y), Des livres et des îles (Japon), Je lis des nouvelles et des novellas (roman court) et Tour du monde en 8 ans (Japon).

PS du 2 septembre : Monsieur l'a lu et bien apprécié sauf les passages où le narrateur pense à ce qui s'est passé avec son épouse et ses enfants. Ce n'était pas utile, ça fait pièce rapportée, il aurait été préférable que le récit reste documentaire et contemplatif.

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29 juillet 2013 1 29 /07 /juillet /2013 17:54

Du sang sur la toile est un roman policier de Miyuki Miyabe paru aux éditions Philippe Picquier en juin 2010 (236 pages, 19,50 €, ISBN 978-2-8097-0185-2). L'édition en poche est parue en mai 2012 aux éditions Philippe Picquier. R.P.G - Shadow family (2001) est traduit du japonais par Karine Chesneau.

 

Miyuki Miyabe みゆき宮部 est née le 23 décembre 1960 à Kôtô, un arrondissement de Tokyo (Japon). Elle est romancière et nouvelliste (policier, science-fiction, histoire). Ses titres traduits en français : Une carte pour l'enfer, La libraire Tanabe, Du sang sur la toile, Crossfire, Le diable chuchotait (parus aux éditions Philippe Picquier) et Brave story adapté en manga.

 

Une nuit d'avril, un cadavre est découvert sous une bâche de chantier. C'est Tokoroda Ryôsuke : il a reçu vingt-quatre coups de couteau ! Comme le chantier est situé sur les quartiers limitrophes de Niikura et Yamano, c'est la 3e division qui mène l'enquête, menée par le capitaine Shimojima.

La 4e division, celle du capitaine Takegami, surnommé Gami, enquête sur un autre meurtre commis trois jours plus tôt dans le quartier de Shibuya. La victime est Imai Naoko, une étudiante qui travaillait à mi-temps au club de karaoké Jewel et qui a été étranglée.

Il s'avère que les deux meurtres sont liés et que les deux équipes se rejoignent pour enquêter ensemble à Shibuya.

« […] on découvrit non pas un, mais plusieurs éléments laissant supposer l'existence d'une connexion possible. » (page 21).

« Existait-il un lien personnel entre Tokoroda Ryôsuke et Imai Naoko ? La voilà, la question essentielle. Depuis le début, l'équipe d'investigation mettait toute son énergie pour le découvrir. » (page 25).

Kazumi a 16 ans, elle est la fille unique de Tokoroda. Elle dit à la police qu'elle est suivie et harcelée au téléphone. Elle et sa mère sont mises sous protection.

Les policiers découvrent que Tokoroda Ryôsuke avait une vie parallèle : il s'était créé une famille virtuelle sur Internet dans laquelle il était « Papa », avec une épouse « Maman », une fille « Kazumi » et un fils « Minoru ».

« Ce qu'ils découvrirent était complètement inattendu : Tokoroda Ryôsuke s'était créé une famille de substitution sur le Net ! » (page 67).

 

Du sang sur la toile est un roman policier qui paraît classique mais il est ingénieux car il est pratiquement construit comme un huis-clos (presque tout se passe au commissariat). Il interroge sur la famille, la communicabilité – problème essentiel au Japon – (entre les adultes, dans un couple, entre les parents et les enfants), sur la solitude, sur le virtuel (roman paru au Japon en 2001, le virtuel était moins présent que maintenant) et sur l'être / le paraître.

 

« On souffre tous de solitude. Dans la vraie vie, on arrive pas à faire comprendre aux autres qui on est, et nous-même, on ne sait plus très bien qui on est réellement, pas étonnant qu'on se sente seul. On a besoin de liens affectifs. » (Ritsuko, alias Kazumi virtuelle, page 128).

« Si certains parents et enfants s'entendent bien grâce à leurs affinités, d'autres ont des caractères incompatibles, et ces liens de sang étouffants peuvent devenir maléfiques. » (page 140).

« On jouait la comédie. C'est ça qui était amusant. » (page 169).

 

À noter que l'inspectrice Chikako Ishizu, présente dans Crossfire, retrouve le terrain sur cette double enquête après avoir été mise au placard.

 

J'ai été entraînée, là où Miyuki Miyabe le voulait : sur une fausse piste, et puis l'écheveau s'est déroulée minutieusement et j'ai été emballée, mais je peux comprendre que d'autres lecteurs aimeront de l'action et des rebondissements. Une romancière qui mérite bien son surnom de « reine du crime japonaise », à suivre donc (j'avais lu le recueil de nouvelles, La librairie Tanabe, à sa parution et j'en garde un bon souvenir quoique vague).

 

Une lecture pour les Écrivains japonais que je mets aussi dans les challenges Des livres et des îles (Honshû, Japon), Petit Bac 2013 (catégorie Partie du corps humain pour le sang) et Thrillers et polars.

 

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25 juin 2013 2 25 /06 /juin /2013 00:05

Le faste des morts est un recueil de nouvelles de Kenzaburô Ôé paru aux éditions Gallimard dans la collection Du monde entier en novembre 2005 (175 pages, 15 €, ISBN 2-07-077619-0). Ces nouvelles sont traduites du japonais par Ryôji Nakamura et René de Ceccatty.

 

Plutôt que de récrire une biographie de Kenzaburô Ôé, je préfère vous renvoyer vers l'article qui je lui ai consacré suite au Salon du livre de Paris 2012.

 

Quoi de mieux pour découvrir un auteur que de plonger dans ses premières œuvres et de suivre son évolution ? Les trois nouvelles de ce recueil font en effet partie de la première période littéraire de Kenzaburô Ôé.

 

Le faste des morts (死者の奢り Shisha no ogori), nouvelle parue en août 1957 a lancé la carrière de l'auteur.

Le narrateur, un étudiant en littérature française, et une étudiante en littérature anglaise, descendent pour la première fois à la morgue de l'université de médecine. « Une fois la porte ouverte, une lumière semblable aux lueurs de l'aurore et un air chargé d'épais relents d'alcool nous envahirent. Au fond de ce remugle, gisait une odeur encore plus âcre, une odeur tenace et pénétrante. » (page 12). Ils ont tous deux répondu à une petite annonce pour un « travail de manutention de cadavres destinés à la dissection » (pages 16-17). Effectivement des corps flottent dans une solution alcoolisée laiteuse et servent aux étudiants en médecine mais certains sont là depuis des années et sont inutilisables... « Le travail était d'une extrême simplicité, mais il fallut beaucoup de temps pour traiter un cadavre. Il n'était toutefois pas nécessaire de nous concentrer constamment, ce à quoi je m'habituai peu à peu. » (page 23). Que veut dire l'auteur avec ce récit ? Que l'on est prêt à faire n'importe quel travail pour un peu d'argent ? Que l'on s'habitue à tout même au pire ? Que le travail est une violence ? « J'avais pénétré le monde des morts. Puis quand j'étais retourné chez les vivants, tout était devenu compliqué » (page 31). J'ai lu cette nouvelle de façon distraite... L'auteur écrit très bien, oui, ou du moins c'est bien traduit, mais je n'ai pas ressenti la petite étincelle qui m'aurait permis d'accrocher. Pourtant, en fin de livre, les traducteurs parlent, au sujet de cette nouvelle, de « maîtrise surprenante » et de « véritable vision du monde »...

 

Le ramier ( Hato), nouvelle parue en mars 1958.

Le narrateur a 14 ans et il vit dans une maison de redressement. Il ne donne pas son nom et ne dit pas pourquoi il est là. Il raconte les éducateurs brutaux et les ados plus âgés, comme le Marin, qui abusent sexuellement des garçons plus jeunes. Le directeur de l'établissement a un fils adoptif métis, blanc aux yeux bleus, et les ados l'épient jouant avec sa chienne grâce à un trou dans le mur. Un soir, ils surprennent la chienne avec un chien. « À travers les nuées pâles, le soleil couchant envoyait des rayons vifs qui formaient des ombres violacées : dans cette profusion de lumière, la chienne en haletant entretenait le plaisir du mâle en ne s'appuyant que sur ses fines pattes avant. Nous regardions les mouvements énergiques du mâle en riant. » (page 69). Lorsqu'un éducateur tue le chien et le balance dans la décharge polluée de l'autre côté, les jeunes délinquants se mettent à tuer et à pendre au mur tous les animaux qu'ils attrapent, la chienne, des rats, des taupes, des oiseaux, des lézards, des insectes, etc. Mais le fils du directeur, inconsolable après la mort de sa chienne, fait de même et tue le ramier du gardien. Toute cette cruauté envers les animaux m'a estomaquée ! Et le directeur et les éducateurs, si prompts à la punition, laissent faire ça ! La violence entre ces jeunes et les tueries d'animaux. Ils sont enfermés, mais ne sont pas éduqués ; ils sont surveillés et punis mais en fait livrés à eux mêmes et à leurs pires pulsions. Quelle vie pour l'enfant constamment violé par le Marin et que devient-il lorsqu'il est évincé au profit d'un autre : comment, après une telle humiliation physique et psychologique, peut-il se construire et avoir une vie adulte épanouie ? Le ramier est difficile à lire, j'ai du m'accrocher.

 

Seventeen (セヴンティーン), nouvelle parue en janvier 1961.

Aujourd'hui le narrateur a 17 ans, seventeen (on voit la place de l'anglais dans le quotidien japonais des années 50 et 60), mais sa famille a oublié son anniversaire et il en est frustré. Pour se consoler, il se masturbe : il le fait de plus en plus souvent depuis qu'il a compris que ce n'était pas mauvais pour la santé. Le soir, lors d'une discussion politique, l'adolescent (qui se dit de gauche) se dispute avec sa sœur qui travaille comme infirmière dans un hôpital des Forces de défense américaines. « Moi, je lui dis merde à la prospérité actuelle du Japon. Je dis merde aux Japonais qui élisent le parti des conservateurs. Tout ça, c'est dégoûtant ! » (page 113). Puis dans un accès de colère, il la frappe et la blesse gravement à un œil mais il n'est pas fier de lui. « Je suis dégueulasse et obsédé du sexe. » (page 133). Personne ne dit rien, ni le père qui lit son journal, ni la mère qui reste à la cuisine, ni le grand frère trop occupé par son travail à la banque. Le lendemain, après une épreuve de sport, un copain de classe surnommé Shin-Tôhô lui demande de travailler à ses côtés pour un meeting de la droite. Seventeen accepte parce que « La compagnie d'un ami pour lequel on n'a que du mépris est plus rassurante que la solitude, dans la mesure où l'orgueil n'est pas blessé. » (page 147). Et il se lance à fond dans l'aventure car il ne se sent plus « misérable », « ce seventeen solitaire, pitoyable, maladroit », il a « pris conscience de cette nouvelle nature », celle qui fait de lui un adulte indépendant... Un homme respectable ? J'ai mis gauche et droite en italique comme dans la nouvelle : je crois que ces termes ne sont pas utilisés au Japon, les partis principaux sont les démocrates (considérés comme la gauche) et les conservateurs (considérés comme la droite) mais il y a de nombreux autres partis comme ceux considérés plus à gauche (socialistes, populistes), au centre (progressistes, néo-libéraux) ou plus à droite (nationalistes). Pour en revenir au seventeen de la nouvelle, l'adolescent n'a pas les idées bien en place, il ne réfléchit pas vraiment, il est amer, complexé, frustré et saute d'un extrême à l'autre car il est malléable, influençable. Dans la notice en fin de livre, les traducteurs expliquent que l'auteur a écrit cette nouvelle en écho aux manifestations du printemps 1960 durant lesquelles le chef du parti socialiste a été assassiné par un militant d'extrême droite de 17 ans.

 

Avec ces trois nouvelles, Kenzaburô Ôé montre que la jeunesse est importante : dans Le ramier, les adolescents ont l'âge d'être collégiens, dans Seventeen, le personnage principal est lycéen, et dans Le faste des morts, les deux « travailleurs » d'une journée sont étudiants. Or ils sont tous confrontés à des situations extrêmes voire très violentes. Cette jeunesse doit être correctement formée, pas seulement l'enseignement et la discipline, mais quelque chose dans leur pensée, leur âme, (Quoi ? Comment ?) sans pour cela qu'elle doive subir un endoctrinement quel qu'il soit. Pas facile donc de former cette jeunesse et d'en faire des adultes sereins, heureux et responsables.

Je vais lire d'autres livres de Kenzaburô Ôé, mais pas tout de suite !

 

Une lecture pour le challenge Écrivains japonais que je mets aussi dans le Cercle de lecture de Tête de Litote (la ronde de juin concerne les nouvelles), Des livres et des îles (Shikoku, Japon), Je lis des nouvelles et des novellas et Un classique par mois (deux des trois nouvelles sont parues avant 1960).

 

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