« On ne doit jamais manquer de répéter à tout le monde les belles choses qu'on a lues » Sei Shônagon in « Notes de Chevet ». Lues, mais aussi aimées, vues, entendues, etc.
L'école de la honte est un essai d'Émilie Sapielak paru le 25 août 2010 aux éditions Don Quichotte (283 pages, 18 €, ISBN 978-2-35949-013-8).
Je remercie Gilles Paris de m'avoir envoyé ce livre. En cette période de rentrée scolaire, il est à lire de toute urgence !
Les éditions Don Quichotte... J'avais déjà vu cette maison d'éditions qui publie plutôt des documents (depuis l'automne 2009) mais c'est la première fois que je lis un de leur livres.
Émilie Sapielak est « professeur de français certifié, néo-titulaire, sans poste fixe, remplaçante exerçant au collège, dans une banlieue au nord-ouest de Paris. Un travailleur parmi d'autres qui hait les dimanches et qui, le lundi revenu, descend silencieusement dans la mine où croupissent les travailleurs de demain. Après avoir enseigné trois ans, elle quitte l'Éducation nationale. » (sources : 4e de couverture, site de l'éditeur et page 16 du livre pour ce qui est en italique). L'école de la honte est son premier livre.
Sous-titré « La bête noire des enfants, l'angoisse des parents, le cauchemar des serviteurs de l'État ».
Dès le prologue, Émilie Sapielak annonce la couleur : détresse, désarroi, ennui, mascarade, névrose, rage ! « Pourquoi donc s'enterrer dans ce cimetière […] ? » (page 11) et « Pourtant, certains reviennent. […] Ils s'y épanouissent, moyennant un statut, une existence reconnus d'eux seuls. […] Tous sont fous et paradent. […] L'école a changé, ils ne reconnaissent plus rien. » (page 12). « Je suis de ceux-là, de ceux qui ont cru bien faire en se laissant enfermer une seconde fois. » (page 13). Alors, vous avez envie de retourner à l'école, de savoir exactement comment ça se passe dans un collège ? Ouvrez ce livre et suivez l'auteur pendant douze heures (de 7 heures à 19 heures) soit une journée de cours (incluant l'arrivée le matin, le pause repas du midi et le retour le soir).
À noter que le collège dans lequel le lecteur suit l'auteur est en banlieue d'Argenteuil et qu'il n'est pas classé sensible.
Comprenez pourquoi carapace pour les nouveaux professeurs égale illusion, et professeur expérimenté égale professeur résigné, comment l'école est devenue « une machine parfaitement huilée » qui « peut tourner encore longtemps en marge de la réalité » et pourquoi/comment les comportements se sont dégradés à tel point qu'incivilités, états régressifs et violences règnent dans les établissements scolaires en plus de l'incompréhension et du manque de communication.
En fait, Émilie Sapielak ne généralise pas en parlant pour tous les professeurs, elle raconte uniquement son vécu et ses pensées. Mais on comprend bien que bon nombre de professeurs ont l'impression d'avoir été dépossédés de leur savoir et de leur autorité au profit d'élèves qui ne veulent absolument pas apprendre (en sont-ils capables alors qu'ils ne comprennent même pas des mots simples ?) et qui s'engouffrent à qui mieux mieux dans les failles du règlement, et aussi de ne pas avoir été correctement formés dans les IUFM (inanité des formations, médiocrité plus respectée que réussite, autocritique...).
Sa plus grande honte : s'être tue devant la violence, la vulgarité, le racisme, l'antisémitisme, etc. « Je me suis tue quand j'aurais du crier. » (page 82).
Quelques extraits
« Montez, descendez, peu importe. Mais avancez. » (page 18).
« Dans le monde du travail, la vie s'écoule, absurdement. » (page 27).
« […] contentez-vous de sourire. » (page 35).
« Vous appartenez à un système. Vous devez obéir au système. Le métier de professeur n'est pas une profession libérale. [...] » (page 65).
« Je n'ai pas été formée pour transmettre un savoir mais pour maîtriser le mode d'emploi du système. » (page 72).
« Enseigner et se sentir étranger dans un monde où pas un ne nous ressemble. Enseigner et se sentir isolé dans une langue que personne ne comprend. » (page 123).
« […] l'école finit par banaliser et taire ce qui devrait être dénoncé. » (page 146).
« Dans cette usine où l'individu n'existe pas, j'ai honte d'être un maillon de la chaîne. » (page 168).
« L'horreur, nul ne veut la voir. Nul ne veut l'admettre. Tout le monde la camoufle. » (page 184).
« C'est la politique du chef d'établissement : encourager ce qui peut l'être, insister sur ce qui est positif. » (page 235).
« Où vont ces enfants qui ne savent pas se taire, qui ne savent pas rester assis, qui savent à peine lire et écrire ? » (page 236).
« […] le collège, que beaucoup aimerait voir ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, est un immense parc à bestiaux. » (page 238).
J'espère qu'il n'y a pas trop d'extraits (il y en a douze), c'est vraiment pour vous montrer l'ambiance... et les dégâts !
Bien sûr, Émilie Sapielak sait que ça ne sert à rien de tirer à boulets rouges sur le collège, elle donne donc des exemples et étoffe son propos. Mais, de toute façon, qui ne connaît pas des professeurs dépressifs et des enfants pratiquement illettrés ?
Effarant, aberrant... Je ne sais pas, vous, mais moi, je suis éreintée, je n'aurais jamais pu être prof ! Je n'aimais pas assez l'école pour avoir envie d'y retourner, et je ne la détestais pas non plus au point de vouloir prendre ma revanche.
Alors, Émilie Sapielak : un vilain petit canard ? Et son livre : un prêche dans le désert ? Une prise de conscience salutaire ? Le « mammouth » enfin dégraissé ?
J'aimerais bien savoir si des profs ont lu ce livre et ce qu'ils en ont pensé.